Interview du Juge Eric Halphen - Le Parisien - 14 janvier 2002

revue de web libertes et internets

Une revue de web thématique compilée (presque) quotidiennement par Yann Le Grand et Grégoire Seither
[Dernière revue ] -- [S'abonner ] -- [Se desabonner] -- [Archives] -- [Contact]

vide

A l'attention de ceux qui croient encore à la justice de leur pays et des autres.
C'est long, mais la lecture en vaut la peine. Et 5 ans après, cela n’a pas pris une ride.

Interview du Juge Eric Halphen : “J’avais un idéal...”

(Le Parisien - 14.01.2002)

Pourquoi quittez-vous la magistrature ?

Eric Halphen. Quand je suis devenu magistrat, j'avais un idéal de justice. La même justice pour tous. C'est cette idée, pendant longtemps, qui m'a fait aimer mon métier. Plusieurs affaires, dont celle des HLM, m'ont fait toucher du doigt que cette justice-là n'existe plus. Il faut ouvrir les yeux. Des gens qui détournent des sommes considérables échappent à tout jugement, ou parfois, quand ils sont jugés, écopent de peines insignifiantes. Pendant ce temps, le voleur de sac à main du métro, pour lui rien n'a changé, il prend toujours ses six mois fermes. La justice fonctionne à deux vitesses. Un juge seul n'y peut rien. Je n'ai plus cet idéal de justice qui m'animait. Et puis j'en ai assez du milieu des magistrats. Petit, mesquin, jaloux. Alors j'arrête.

Pourquoi avoir gardé le silence pendant les sept ans d'instruction de l'affaire des HLM ?

J'ai considéré dès le début que je ne devais pas prendre la parole publiquement. J'ai eu, durant ces sept années, des centaines de propositions, de télés, de radios, de journaux, venant de plusieurs pays. J'ai toujours eu la volonté de dire non, refusant de réagir face aux armadas déclenchées contre moi. Cela m'a isolé. D'autant plus qu'aucun garde des Sceaux n'est jamais intervenu pour corriger les excès de langage ou les inexactitudes. Le jour de la convocation de Jacques Chirac, l'artillerie lourde a été sortie, et j'ai mal encaissé l'expression de « forfaiture » utilisée à mon encontre. J'ai eu envie de répliquer. Même chose quand la chambre de l'instruction m'a enlevé l'affaire ou quand mon beau-père a été utilisé pour me nuire. Aujourd'hui, parce que je ne suis plus saisi de ce dossier et que je quitte la magistrature, je ne trouve pas anormal de m'exprimer.

Pourquoi acceptez-vous de parler ?

Pour défendre mon honneur. Faire savoir que j'ai été calomnié et que mon instruction sur l'affaire des HLM a été sabotée. On m'a mis des bâtons dans les roues tout le temps. On a sans cesse voulu m'empêcher d'enquêter.

Quand vous est venue cette envie d'arrêter ? Est-ce à cause de votre brutal dessaisissement dans l'affaire des HLM ?

Oui et non. Cela fait longtemps que je ressens une grande lassitude, une impression de tourner en rond, de ne pas avoir envie de me lever le matin pour aller travailler. Déjà en 1994, juste avant l'affaire des HLM, j'avais eu envie de faire autre chose. De moins triste, de plus léger. Le métier de magistrat est pesant. On doit porter le malheur des gens, stigmatiser des situations de crise. Ce n'est pas gratifiant de passer son temps à briser des vies.

Pourquoi êtes-vous devenu juge ?

J'ai été attiré par ce destin, celui de l'homme seul face aux autres. Seul pour aller jusqu'au bout de la recherche de la vérité. Seul pour lutter contre l'injustice. C'est cette idée qui m'a séduit, selon laquelle il faut tout mettre en oeuvre pour éviter l'erreur judiciaire ou que des gens souffrent sans raison. Selon moi, le juge est là presque pour corriger des injustices sociales, rétablir un certain équilibre. Le juge est souvent le dernier recours.

De quoi êtes-vous satisfait durant votre parcours de magistrat ?

D'une façon générale je suis satisfait d'être allé au bout de ce que j'ai entrepris. Aussi bien pour avoir lutté contre l'erreur judiciaire que pour avoir convoqué le président de la République parce que j'estimais que c'était mon devoir de le faire. Je me souviens aussi d'une affaire de viol quand j'étais juge à Chartres. Des gendarmes m'avaient amené leur coupable, mais quelque chose ne collait pas. J'ai enquêté tout seul, j'ai retrouvé un type, que j'ai convaincu de venir témoigner, et finalement c'était lui l'auteur. Sans moi, ce jour-là, un innocent serait allé en prison et aurait certainement été condamné par la suite. Plus généralement, je suis fier d'avoir évité que des innocents aillent en prison.

Pourquoi, juge d'instruction, êtes-vous si seul ?

Le juge d'instruction est celui qui doit mettre en doute la parole de tout le monde, y compris celle des policiers, y compris celle du parquet, y compris bien sûr celle des témoins, des victimes et des auteurs. Le juge est l'avocat du diable en quelque sorte. Du coup, quand vous doutez de tout le monde, les gens finissent aussi par douter de vous. La recherche de la vérité vous isole forcément.

Sans parler du pouvoir du juge d'envoyer des gens en détention provisoire...

La loi a changé mais, vous savez, c'est moins difficile d'envoyer les gens en prison que de ne pas les y envoyer. Tout vous pousse à les mettre en prison, le parquet, les policiers, les victimes... Ce qui est difficile pour le juge, c'est parfois de résister à cette pression-là. Contrairement à ce que l'on pense, le juge d'instruction était souvent celui qui s'opposait à la détention. Dans les affaires financières, cela se voit moins parce qu'on met beaucoup moins les gens en détention provisoire. Les PDG ou les hommes politiques ont des « garanties de représentation », on sait où les trouver, et souvent on s'intéresse à eux des années après les faits, et la « concertation entre les témoins », si elle devait avoir lieu, a pu avoir lieu avant... En ce qui me concerne, personne ne pourra dire que j'ai abusé de la détention. Dans l'affaire des HLM, j'ai envoyé un nombre minimum de personnes en prison : cinq ! Sur un total de plus de cinquante mis en examen. Cela fait 10 %. Un autre à ma place, tous les avocats du dossier le savent bien, aurait pu doubler, voire tripler ce pourcentage.

Vous semblez revendiquer un certain individualisme...

Pour moi, « individualisme », cela ne veut pas dire égoïsme, cela veut dire aller jusqu'au bout. Le mot « individualiste » est péjoratif, mais je constate que ce sont souvent des hommes seuls qui ont permis aux sociétés d'avancer. Regardez Christophe Colomb, Magellan, ou Freud... Pour moi, le pouvoir judiciaire n'est rien d'autre que « le pouvoir du grain de sable». Contrairement à ce que l'on croit, on n'a presque aucun pouvoir quand on est juge d'instruction. On a simplement le devoir d'une certaine vigilance. Je pense qu'un homme seul est toujours plus vigilant qu'en groupe.

Vous êtes-vous reconnu dans les portraits faits de vous dans les journaux pendant ces années ?

Un jour au supermarché, on m'a demandé si « j'étais le fils du juge Halphen ». Les journaux ont donc dû donner de moi l'image de quelqu'un de plus vieux que je ne suis. Petit à petit, je suis devenu « le juge Halphen », en un seul mot. J'ai perdu mon prénom, mon identité normale. On ne m'appelle pas « Eric Halphen », mais systématiquement « le juge Halphen ». Le jour où je suis arrivé à Nanterre, la secrétaire de la présidente du tribunal m'a annoncé comme « le juge Halphen ». Les gens ont besoin d'étiquette. J'ai l'impression qu'on a fait de moi une espèce de don Quichotte, du type capable de faire des choses surprenantes, inattendues. Mais on s'use à courir après des moulins à vent.

Qu'est-ce que l'affaire des HLM a changé pour vous ?

Toutes les épreuves que j'ai traversées m'ont fait mûrir. A la base, je suis optimiste et naïf. Mon optimisme s'est noirci et ma naïveté s'est teintée de méfiance.

Vous estimez avoir été calomnié...

Bien sûr. On a lancé contre moi des rumeurs malhonnêtes, que j'étais un « mauvais procédurier », que « je commettais des erreurs », que « j'aurais été un juge partisan », que « j'étais téléguidé par le Parti socialiste », que « j'informais la presse »... On a même fait courir la rumeur que j'avais fait travailler au noir un jeune pour repeindre mon appartement. Je veux expliquer aujourd'hui pourquoi tout cela est faux autant qu'injuste.

Pensez-vous avoir été dessaisi du dossier des HLM à tort, et que les « nullités » de la chambre de l'instruction étaient infondées ?

Oui, je le pense. Toutes les annulations de l'affaire des HLM sont à mes yeux totalement infondées. Il faut bien comprendre que la procédure pénale n'est pas une science exacte. La chambre de l'instruction fait ce qu'elle veut. Dans les dossiers terroristes, elle fait des contorsions pour faire tenir les enquêtes. Dans les dossiers financiers, et en particulier avec moi, c'est l'inverse. Certains juges, auxquels on a attribué des idées politiques qui ne sont pas celles du président de la chambre de l'instruction, ont été comme moi systématiquement maltraités. Dans ce genre d'affaire, la chambre de l'instruction examine le dossier davantage en fonction du juge qui l'a instruit que par rapport à son contenu.

Vous referiez donc les mêmes actes...

Mais oui. C'est un débat un peu technique, mais j'affirme que je ne savais pas, en septembre 2000, quand la cassette Méry a fait surface, que l'enquête avait été « suspendue » par la chambre de l'instruction un an plus tôt. Je n'ai jamais reçu le courrier. Alors j'ai foncé. Je ne pouvais pas faire autrement. Aurait-on compris que je reste l'arme au pied ? Il y avait urgence à essayer de vérifier les informations nouvelles. Mais, dès que j'ai appris, dans les jours qui ont suivi, que l'enquête avait été suspendue, j'ai tout arrêté. J'estime ne pas m'être écarté de la jurisprudence. Si on devait annuler quelque chose dans tout cela, c'était le simple procès-verbal de saisie de la cassette Méry. On a choisi ce prétexte pour tout gommer. Parce que j'avais convoqué le président de la République.

Quel rôle jouent les avocats d'affaires face aux juges ?

Il y a une dizaine d'avocats, qui, bien que ne faisant pas partie des mêmes cabinets, se répartissent les dossiers, échangent les informations, programment les défenses communes. Ils sont aussi là pour profiter de la moindre inattention, erreur, maladresse ou équivoque du juge. Ils maintiennent une pression permanente. S'ils sont en majorité corrects, certains ont tendance parfois à oublier leur éthique professionnelle.

Vous n'avez donc pas « roulé » pour le PS...

Mais les juges ne choisissent pas leur dossier ! Souvent des amis me demandent si j'aurais agi de la même façon si j'avais eu l'affaire Urba. Mais la réponse est évidente. De la même façon. Même si j'ai des convictions politiques, elles ne sont jamais rentrées en ligne de compte dans mes choix. Elles ne concernent que l'homme. Le juge, lui, est resté froid.

Combien aviez-vous d'enquêtes en cours quand est arrivée celle des HLM ?

En 1993, l'année précédente, j'avais eu 172 ouvertures d'informations. Ensuite, pendant deux ans, j'ai travaillé à 90 % de mon temps sur le dossier de la Ville de Paris. J'avais encore 120 dossiers qui me prenaient 50 % de mon temps. J'ai donc dû élargir mes plages de travail. J'arrivais tôt et je repartais plus tard. Mais je n'ai jamais été déchargé de quoi que ce soit à Créteil.

Quand avez-vous compris que ce dossier était explosif ?

Dès le départ, on se pose des questions. On voit bien que les sociétés que l'on a repérées travaillent avec l'office d'HLM de Paris et celui des Hauts-de-Seine. Mais le vrai déclic, c'est quand les policiers se rendent en Côte d'Ivoire et ramènent un document d'une personne que l'on recherche, adressé à un conseiller technique du ministère de la Coopération. Dans ce courrier, il est question de « frères... de qui vous savez ». Le document cite également le nom de Philippe Massoni (NDLR : ancien préfet de police de Paris, aujourd'hui conseiller à l'Elysée) . En juin 1994, j'ai fait une première perquisition au ministère de la Coopération, et personne à l'époque n'en a jamais parlé. Là, j'avais compris qui on avait en face.

A quel moment démarrent les tensions ?

En octobre 1994, Michel Roussin est mis en examen. Cela monte d'un cran. Mais dès que je mets un pied dans les Hauts-de-Seine, tout explose. Quinze jours après, c'est le début de l'affaire Schuller-Maréchal. Cela voulait dire qu'ils savaient qu'il y avait des choses à trouver... Moi, à ce moment-là, je n'ai rien vu venir. Je dois dire que je n'étais encore au courant de rien !

Comment avez-vous vécu l'affaire Maréchal ?

J'étais KO. On a laissé entendre que j'étais destinataire de sommes d'argent. Je devenais un ripoux. On a déstabilisé ma vie privée. Rendez-vous compte : le père de ma femme est en garde à vue, et cela tombe à un moment où mon couple est en difficulté.

En avez-vous voulu à votre beau-père ?

Enormément. Ils ont exploité le maillon faible. J'ai eu un tel passage à vide que j'ai failli tout arrêter. Dans l'opération, mon couple a volé en éclats. Mais d'un strict point de vue judiciaire, je suis ressorti de là plus fort qu'avant. Ça m'a blindé. Ce qui ne tue pas renforce.

Quel était l'intérêt de monter ce piège contre vous ?

Ils voulaient obtenir mon départ. Sur ce point, ils ont échoué. Mais, au passage, le dossier a été retardé de plusieurs mois et a été coupé en deux. Il y avait une certaine cohérence à enquêter sur un ensemble de pratiques. Les méthodes semblaient les mêmes à l'office parisien et à celui des Hauts-de-Seine. Plutôt que de regarder la montagne d'en bas, si on avait pris de la hauteur, on aurait eu une meilleure vision des choses. Au lieu de cela, on a commencé à saucissonner. J'ai perdu l'enquête sur les Hauts-de-Seine, qui a été confiée à un autre juge. Toutes les autres opérations de saucissonnage qui vont suivre auront pour conséquence d'enlever de la cohérence au dossier. Et donc de sa force. A chaque fois que je découvrais un nouveau levier pour comprendre, il m'était retiré.

Vous critiquez là le rôle du parquet...

Au départ, je n'avais ni bonne ni mauvaise relation avec le procureur de Créteil. Un soir, tout au début de cette affaire, je suis resté tard pour lui donner des informations dont il avait besoin. Il m'a traité comme un valet. C'était encore la vieille façon de voir les choses, un parquet tout puissant, et des juges obéissants. J'ai quitté son bureau en lui disant que je n'étais pas à ses ordres. Dès que l'affaire est devenue politique, le procureur de Créteil s'est mis en retrait et je n'ai plus eu de contact avec lui. Ce que j'ai appris aussi, sur certaines promesses qu'il avait faites à certains avocats dans ce dossier, n'a pas amélioré l'image que j'avais de lui.

Vous souvenez-vous de votre premier contact avec Méry ?

Il est dans le couloir du tribunal avec son avocat. Ma greffière ouvre la porte et entend l'avocat, qui est le collaborateur de Me Sarda, l'avocat principal de Méry, dire à son patron : « Vous avez raison, c'est une opération qui vise Chirac. » On est en septembre 1994. Officieusement, il y a donc du Chirac. Durant sa détention, j'ai eu le sentiment à plusieurs reprises que Méry est à deux doigts de tout me raconter. On est à l'époque en pleine campagne présidentielle Chirac-Balladur.

Avez-vous respecté une forme de « trêve » ?

Oui. J'ai essayé d'interférer le moins possible. Il y avait des choses que j'aurais pu faire avant 1995 et que j'ai faites après, exprès. Par exemple perquisitionner au RPR, à l'Opac de Paris, ou m'intéresser de près à Georges Pérol (NDLR : ex-directeur de l'OPHLM de Paris) , très chiraquien. Je n'ai pas voulu que l'on puisse dire que j'avais joué un rôle dans la campagne présidentielle. Si j'avais été inspiré par des considérations partisanes, j'aurais très bien pu convoquer Chirac à ce moment-là. D'ailleurs, au parquet, on m'a demandé à l'époque si je comptais le faire. C'était peut-être une façon de me suggérer de le faire. Je ne suis pas tombé là-dedans. Pourtant, cela aurait rendu grand service aux balladuriens...

Le paradoxe, c'est qu'on dit que Balladur n'a pas été élu à l'Elysée à cause de l'opération Schuller-Maréchal.

C'est bien possible. Il a affirmé à la télévision que mon beau-père n'avait jamais été écouté illégalement, ce qui s'est révélé faux. Il est apparu soit comme quelqu'un d'incompétent soit comme un menteur. L'ironie de cette histoire c'est que l'on peut penser que Chirac a été élu en 1995 en grande partie à cause de mon affaire.

Pourquoi pendant des mois, en 1997 notamment, on n'entend plus parler de votre enquête ?

La plupart du temps, une enquête financière n'a rien de spectaculaire. Si on s'est aperçu rapidement que pour avoir des marchés des HLM de Paris, les entreprises devaient passer par Méry, il a fallu ensuite tout vérifier, entendre les chefs d'entreprise, mais surtout suivre les mouvements financiers... jusqu'en Suisse, au Lichtenstein, en Afrique, en Israël. Cela a pris des mois.

Comment vivez-vous aussi la perquisition chez les Tiberi et le refus des policiers de vous assister ?

Curieusement, sur le moment, je ne me suis pas rendu compte de l'importance de ce refus. Je baignais dans une hostilité générale, et ce nouvel épisode n'était qu'une manifestation de plus de ma solitude. Dans l'escalier des Tiberi, j'ai vécu cela comme un nouvel avatar des épreuves que je devais subir et pas comme une première, en France, d'un refus de la police d'obéir à un juge d'instruction. Au passage, cet épisode a bien démontré qu'aucune réforme de la justice ne changera les choses tant qu'on ne réformera pas non plus la police judiciaire. Vous pouvez prendre le juge le plus indépendant et le plus courageux du monde, il ne pourra jamais rien faire si des policiers ne le suivent pas à cent pour cent et restent aux ordres de l'autorité préfectorale ou ministérielle. Ce jour-là, je voulais aussi aller perquisitionner à la mairie du Ve et à l'Hôtel de Ville. Sans policier, en quittant les Tiberi, j'ai dû tout annuler...

Avez-vous eu peur pour votre vie pendant votre enquête ?

Oui. Pendant l'affaire Schuller-Maréchal, quand je tournais la clef de ma voiture, avec mes enfants, dans le parking, j'avais une appréhension. J'ai eu peur. Je savais aussi que j'étais sur écoute, que j'étais suivi, pris en photo, filmé... jusque sur mes lieux de vacances.

« Si on veut abattre un juge, on y arrive » Mais à quoi cela aurait servi de vous éliminer...

Quand j'étais plus jeune, c'est ce que je m'étais dit le jour de la mort du juge Michel. A l'Ecole de la magistrature, on apprend que tout est dans le dossier et qu'il ne sert à rien de supprimer un magistrat. Je sais aujourd'hui que c'est une idée fausse. Tout n'est jamais dans le dossier. Vous êtes dépositaire aussi d'une ambiance, de confessions « off » que les gens ne veulent pas avouer sur procès-verbal. En fait, chaque dossier dépend beaucoup de la personnalité du juge qui l'instruit. Cela peut donc « valoir le coup » de changer de juge.

Aviez-vous demandé une protection policière ?

On m'en a proposé une à l'époque mais je l'ai refusée. D'abord parce que pour le ministère de l'Intérieur, vous coller deux policiers, c'est aussi une façon de savoir ce que vous faites. Protection signifie aussi surveillance. Ensuite, tout simplement parce que si on veut abattre un juge, on y arrive de toute façon. C'est ce qui est arrivé à Giovanni Falcone en Sicile.

Avez-vous été confronté, comme les magistrats italiens, à la loi du silence ?

Les dossiers politiques sont exactement comme les dossiers mafieux. Personne ne parle. Dans les dossiers ordinaires, les gens vous racontent tout assez facilement. En tout cas, il est plus fréquent de les voir parler que de les voir se taire. Dans les dossiers politiques, c'est l'inverse. C'est une des choses qui m'a le plus choqué. De voir à quel point des hommes politiques, des personnages pourtant publics, en sont réduits, devant les soupçons et les démonstrations des dossiers, à se taire comme de grands truands. Ils sont exactement comme les braqueurs ou les trafiquants de drogue pris la main dans le sac. A les croire, ils ne sont au courant de rien, ne décident rien, et ne sont censés être au courant de rien. Cette attitude en dit long sur l'état de notre démocratie. Pour moi, un homme politique doit avoir le courage d'assumer ses erreurs.

Les hommes du RPR, face à votre enquête, suggèrent que les ententes avaient lieu au niveau des entreprises...

Je ne veux pas rentrer dans le détail du dossier. Mais tout le monde peut constater que les décisions prises, les attributions de marchés publics, ne sont pas du ressort des entreprises.

A combien se chiffre l'argent des fausses factures de votre enquête ?

Ce que l'on sait, c'est qu'à chaque fois que les marchés sont truqués, que des pots-de-vin sont versés, cela se traduit, en bout de chaîne, sur les chantiers. Concrètement, à l'Office HLM de Paris, des gens sont venus m'expliquer que des ascenseurs sont en panne, qu'au lieu des deux couches de peinture prévues il y en a parfois eu qu'une seule, qu'on a oublié de poser des portes blindées et que des fenêtres bas de gamme, qui ferment mal, ont remplacé de meilleurs modèles. Pour chaque fausse facture, c'est le bien-être des habitants d'HLM qui est atteint.

Après sept ans d'enquête, avez-vous le sentiment d'avoir tout découvert?

Loin de là. J'ai découvert les ombres d'un système. J'estime que ce n'est déjà pas si mal, et qu'il était difficile, voire impossible, d'aller plus loin.

Que pensez-vous de l'immunité présidentielle qui vous a empêché d'entendre Jacques Chirac ?

Les décisions du Conseil constitutionnel et de la Cour de cassation, qui s'imposent à tout juge d'instruction, sont contraires à l'idée que je me fais de la justice. Pour moi, les lois sont faites pour tout le monde. Le riche ou le pauvre, le chômeur ou le président. Je ne comprends pas cette immunité présidentielle que rien ne justifie vraiment. On a abouti à une situation de blocage. Aux Etats-Unis, Nixon a démissionné pour mille fois moins que tout cela. Ici, on a un président qui est soupçonné d'avoir fait bénéficier son parti d'argent public pendant des années et on dit que vous ne pouvez pas enquêter sur lui. Comment peut-on continuer à enquêter sur les autres ?

L'Elysée, justement, vous a reproché d'avoir convoqué le président comme un vulgaire citoyen...

Oui, ils m'ont reproché la forme de la convocation « Chirac, Jacques ». Mais ce n'était pas une maladresse de ma part, au contraire, c'était voulu. Dans mon idée de la justice, on doit pouvoir convoquer le président comme n'importe quel citoyen, comme celui qui reçoit sa convocation « Dupont, Marcel ». Le juge d'instruction n'est pas là pour montrer un quelconque respect des institutions. Il n'est pas là pour avoir du respect, de la compassion, de l'émotion ou de la pitié. Il est là pour chercher la vérité et éviter l'injustice.

Votre enquête, comme d'autres, a été alimentée par des corbeaux. Avez-vous l'impression d'avoir été manipulé ?

Beaucoup d'enquêtes démarrent par des lettres anonymes. Je ne vois pas pourquoi on n'en tiendrait pas compte. Il faut vérifier ces éléments. Je dois constater qu'au final les corbeaux de mon dossier, y compris celui qui m'a envoyé des blancs des RG et qui était très proche de certains milieux politiques, ne m'ont pas été d'une grande aide. Ils ne m'ont pas tellement orienté.

Vous avez eu aussi affaire aux RG ...

Ils font des enquêtes parallèles à mon sens totalement anormales et dignes d'une police politique. Je n'ai rien contre les renseignements généraux en tant que tels, et je conçois que le gouvernement ait besoin d'informations politiques, économiques ou sociales. Mais je trouve totalement anormal que les RG se soient livrés à une enquête parallèle, découvrant d'ailleurs des choses, mais ne les communiquant pas à la justice ! Il y a là une catégorie de fonctionnaires qui serait au-dessus des lois et sans l'obligation de révéler les infractions qu'ils découvrent. C'est choquant.

Avez-vous des regrets ?

J'ai tenté tout ce que je pouvais faire, et même si cela n'a pas abouti totalement, je n'ai aucun regret. J'en aurais eu si j'avais aujourd'hui l'impression de ne pas avoir assez travaillé ou d'avoir manqué de courage... Mais j'ai l'impression d'avoir essayé tout ce qui était en mon pouvoir. J'ai donc la conscience tranquille, même si bien sûr j'éprouve aujourd'hui, après sept ans, un sentiment d'impuissance. Je ne regrette pas non plus de ne pas avoir été plus filou, de ne pas avoir utilisé la détention pression comme je l'aurais pu. Non, à la réflexion, je ne regrette rien.

Vous avez certainement recueilli, « off », des révélations explosives. Quel est désormais votre impression sur l'état de la corruption en France ?

Il est vrai que j'ai recueilli des informations qui ne pourront figurer malheureusement nulle part. La décentralisation a été un coup d'accélérateur à la corruption. A mon sens, il n'y a guère de marché public, pendant des années, qui ait été totalement propre et qui n'ait pas été vicié par le système. Aujourd'hui encore, il faut modifier de fond en comble le Code des marchés publics. Il faut aussi que les mentalités de certains élus changent.

Que pensez-vous des projets de réforme de la justice ?

Je vais en surprendre certains, mais je suis contre l'indépendance du parquet. A terme, un parquet indépendant, c'est la fin du juge d'instruction à la française. Il n'y aura qu'un procureur indépendant, qui n'instruira qu'à charge face à des avocats qui enquêteront à décharge. Je suis contre ce système à l'américaine où plus on a d'argent, plus on peut se payer une bonne défense. Pour moi, le parquet doit être le bras de la politique pénal, et appliquer les consignes de la chancellerie. Reste le cas des supplétifs. Là, il faut éviter le retour à l'ancien système, où la chancellerie donnait des ordres pour bloquer les enquêtes. Il faut créer une nouvelle structure, auprès du juge d'instruction, pour donner les feux verts indispensables aux enquêtes. Et ne plus donner la possibilité au garde des Sceaux de bloquer les instructions gênantes.

Avez-vous regardé Chirac le 14 juillet à la télévision ?

Oui, bien sûr. Les journalistes sont moins bons interviewers que les juges. Croyez-moi, ils n'ont pas posé les questions que je lui aurais posées.

Qu'allez-vous faire à présent ?

Je termine un livre sur mes « aventures » qui va s'appeler « Sept Ans de solitude », chez Denoël. Je vais aussi chercher du travail. Il faut oser changer de vie, partir en quête d'espérance. Je vais changer de métier, même si pour l'heure je n'ai aucune idée particulière.

Seriez-vous tenté par la politique ?

Je ne crois pas que j'aurais les 500 signatures...

Propos recueillis par Laurent Valdiguié Le Parisien , lundi 14 janvier 2002

vide

vide
votez pour ce site
vide
vide
Recevez la revue
par courriel

Films, Livres et Revues pour ne pas mourrir idiot
OUTFOXED - Rupert Murdoch's War on Journalism

OUTFOXED
Rupert Murdoch's War
on Journalism
de Robert Greenwald
Disponible en DVD
Sortie en salles le 22/10/2004
http://www.outfoxed.org


UNCOVERED - The Truth About the War on Iraq

UNCOVERED
The Truth About the War on Iraq
de Robert Greenwald
Disponible en DVD
Sortie en salles en Septembre 2004


UNCONSTITUTIONAL - The War Our Civil Liberties

UNCONSTITUTIONAL
Patriot Act: The War On Our Civil Liberties
de Robert Greenwald
Sortie en DVD en Sept. 2004
http://www.outfoxed.org


UNPRECEDENTED - Rupert Murdoch's War on Journalism

UNPRECEDENTED
The 2000 US Presidential Election
de Robert Greenwald
Disponible en DVD
http://www.unprecedented.org/


Le Monde selon George W. Bush

Le Monde selon Bush
de William Karel

Sortie le 26 Juin 2004


en collaboration avec Eric Laurent
auteur de La guerre des Bush et
Le monde secret de Bush
(Editions Plon)


Fahrenheit 911 - sortie en salle le 5 juillet

Fahrenheit 911
de Michael Moore

Sortie le 07 Juillet 2004


Qui a dit que l'agit prop devait être chiante ? Un film a voir absolument...


S 21, la machine de mort khmer rouge - sortie en salles le 11 fevrier

S 21, la machine de mort
khmer rouge

Sortie le 11 Fevrier 2004


Rithy Panh : un homme face au génocide khmer : "Etre un passeur de mémoire me rend vie..." Rithy Panh avait 11 ans quand les Khmers rouges l'ont envoyé dans un camp. Rescapé parmi deux millions de fantômes, depuis, il filme. S 21, la machine de mort khmère rouge est ce récit de l'enfer.


decouvrez le quotidien VOLTAIRE

VOLTAIRE
le quotidien
du Réseau Voltaire

Magazine quotidien d'analyses internationales


Depuis deux ans le Réseau Voltaire a développé ses publications jusqu'à proposer trois services quotidiens, deux services hebdomadaires et de nombreux articles et enquêtes supplémentaires. Progressivement, nous avons constitué un ensemble d'outils de veille documentaire, d'information, d'analyse et de prospective qui, regroupés de manière cohérente, lui permettent aujourd'hui de proposer un magazine quotidien de politique internationale.


le Cartel Bush - comment fabrique t'on un president des Etats Unis - par J. Hatfield

Le Cartel Bush
("Fortunate Son" de J. Hatfield)
Traduction française


Il y a les biographies de George W. Bush écrites par les communicants de la Maison-Blanche ou les journalistes « amis ». Et il y a Le Cartel Bush, la biographie non autorisée. Celle qui explore en détail l'entourage du président des États-Unis, ses affaires, ses retournements de veste, le financement de ses campagnes électorales, son addiction à la cocaïne… L'auteur, James Hatfield, fut menacé par deux proches conseillers du président devant témoins et retrouvé peu après, mort, dans un motel. La police assure qu'il s'est suicidé. Sa famille prétend qu'il a été assassiné.
Ce document exceptionnel a été traduit en français. Le Réseau Voltaire en assure la diffusion exclusive en France


THE FOG OF WAR - sortie en salles le 14 janvier

Un film
de Errol Morris
avec Robert S. McNamara
Sortie le 14 Janvier 2004


Ce documentaire est l'histoire de l'Amérique vue par l'ancien Secrétaire de la Défense américaine, Robert S. McNamara, personnalité parmi les plus controversées et les plus influentes de la scène politique internationale. A travers son analyse, nous redécouvrons les événements majeurs du XXe siècle.
Du bombardement de 100 000 civils japonais à Tokyo en 1945 au risque imminent de catastrophe nucléaire pendant la crise des missiles cubains, en passant par les effets dévastateurs de la guerre du Vietnam, The Fog of war examine la psychologie et les raisonnements des décisionnaires du gouvernement qui ont envoyé les hommes au combat.


CONDOR - l'axe du mal - sortie en salles le 21 janvier

Un documentaire
de Rodrigo Vasquez
Sélection au Festival de Cannes
Sortie le 21 Janvier 2004


C'est au nom de "la lutte contre le terrorisme" qu'une opération spéciale - nom de code CONDOR - a été menée dans les années 70 et 80 en Amérique du Sud. Cette lutte lancée par le Chili après le coup d'état du 11 septembre 1973 d'Augusto Pinochet, ciblait les mouvements de gauche.
Condor devint rapidement un réseau reliant les dictatures militaires, soutenu par le département d'Etat américain et la CIA.Le film de Rodrigo Vazquez, jeune cinéaste argentin, accompagne plusieurs victimes de CONDOR, toujours à la recherche de la vérité.. Il pousse certains leaders de Condor, hélas toujours en place, à témoigner. Depuis les évènements du 11 septembre 2001, ceux-ci revendiquent ouvertement être les pionniers de l'actuel combat contre le "terrorisme international"






Une revue de web thématique compilée (presque) quotidiennement par Yann Le Grand et Grégoire Seither
[Dernière revue ] -- [S'abonner ] -- [ Se desabonner ] -- [Archives] -- [Contact]


FRANCOPHOLISTES, l'annuaire de toutes les listes ! - Add Me!


z