DIJOU GUY
A
MONSIEUR CHARLES HAOUDRA
LE 05 MAI 1995
Cette lettre écrite dans une cellule d'isolement du CAMP-EST vient compléter le dossier que des mains bienveillantes vous auront certainement remis, ou seront sur le point de le faire.
Je ne pense pas utile de reprendre tous les points de celui-ci, mais il m'apparaît opportun de vous préciser qu'une demande de pardon coutumier a été adressée à ROCK WAMYTAN, en tant que successeur d'ELOI MACHORO au poste de commissaire politique du F.L.N.K.S.
Il y a plus d'un an, ROSINE STREETER a elle-même remis cette demande ou plutôt ce vu concrétisé par une correspondance, dérogeant ainsi à la tradition orale de la coutume kanake.
Ne disposant plus que de ma plume, je l'ai utilisée pour ce faire.
N'ayant reçu aucune réponse tangible à ce geste coutumier, je me suis dit que je n'avais peut-être pas frappé à la bonne porte, ou commis des erreurs sur le chemin à suivre.
En effet, coutume et politique ne font pas bon ménage, la première étant parole sacrée, palabre, pardon, réunion et vie, la seconde n'étant que calcul, division, affrontement et mort.
Ayant appris dernièrement votre rôle actif dans le réveil de la coutume, je me suis donc décidé à transférer cet espoir de pardon sur votre personne pour m'aider à la mise en place de ce geste coutumier.
Celui-ci est maintenant ma raison de vivre après que toute la vérité ait été dite, ce qui est loin d'être le cas...
'Le pardon soulage celui qui le reçoit, et grandit celui qui l'accorde''.
Etant blanc et relevant de ce fait du droit français, droit indigne de ce nom où gauche et droite sont unies dans les mêmes mensonges, je vous serai extrêmement reconnaissant de bien vouloir m'aider à obtenir mon adoption coutumière par le clan KABOA.
Le choix de ce clan n'est pas le fruit du hasard, mais bien dicté par sa signification sacrée et par sa maîtrise des terres sur lesquelles je suis né, et incarcéré.
Il ne s'agit pas là d'un bas calcul destiné à échapper à l'injustice française que je ne crains pas, mais bien de la reconnaissance du peuple kanak dans son identité de premier occupant et de gardien de cette terre qui, je le sais maintenant, est sacrée.
Cette procédure me permettra d'abandonner le statut civil de droit commun au profit du statut civil de droit particulier réservé aux kanaks ; ce ne sera que la prémisse d'un abandon total de ma nationalité française qui ne sera effective qu'à l'indépendance pure et simple de ce pays.
En effet il y a plusieurs mois déjà, je déclarai à MARTINE VARACHE, juge d'instruction chargée de mon dossier :
" J'ai découvert ce que votre pays a fait ici... Vous travaillez pour une putain qui se cache dans la couleur rouge de votre drapeau ! ".
Celle-ci me répondit alors : " Mais vous êtes français... ".
Ce à quoi je répliquai : " Vous pouvez garder mon passeport, car je ne veux plus appartenir à ce peuple de merde ! ".
Ces paroles sont certes très dures et indignes de la coutume, mais il aura fallu une deuxième incarcération et surtout le rapprochement de JOSEPH WANANIJE et moi pour que nous comprenions enfin l'importance des manipulations dont les habitants de ce pays ont pu faire l'objet des années durant, et encore actuellement.
Etant plutôt du genre"tête dure'', je dois reconnaître que ces révélations ont détruit en moi tout sentiment de"résistance'' envers le peuple kanak, tout en me sensibilisant à cette coutume, mot français bien terne au regard de la beauté et de la puissance de celle-ci.
N'est-elle pas cette main qui s'est refermée sur le peuple kanak pour le protéger un tant soit peu du choc colonial, depuis le siècle dernier ?
Cette main s'ouvrira-t-elle pour moi, guerrier d'une autre cause ayant lutté contre votre peuple par peur de perdre cette terre unique et tant aimée ?
Reconnaître mes erreurs n'est pas avilissement mais bien humilité, vertu que le peuple kanak possède à un point tel que n'en saisis pas encore toute la portée.
Cette terre, support de la coutume kanake, sera toujours l'objet de mes remerciements car je sais que je suis en prison pour elle, et que par elle je sortirai.
La vie m'a ouvert les yeux et ce que j'ai vu n'était pas de toute beauté, loin s'en faut et surtout dans le domaine politique.
Aussi je vous serai infiniment reconnaissant de bien vouloir préserver de toute souillure politique la dimension coutumière de mon geste.
Celui-ci est animé par le remords certes, mais aussi et surtout par un cur pur.
A mon humble avis seule la coutume, véritable entité spirituelle primordiale permettra aux habitants de ce pays d'atteindre l'indépendance dans la paix, à condition que celle-ci soit restaurée et purifiée de haut en bas comme de bas en haut, en plus d'être évolutive.
Telle est ma démarche en ce jour de 05 mai 1995, démarche effectuée par un homme qui n'a pas de sang kanak sur les mains, aux yeux et au su de tout le monde car un geste coutumier pur et juste ne craint rien.
Dans l'attente de votre réponse qui, je l'espère sera favorable, veuillez agréer monsieur, l'expression de mon profond respect.
GUY DIJOU.
COPIES: Madame BERNADETTE DIJOU - Monsieur ALPHONE WANANIJE
NOTE SUPPLEMENTAIRE
Cette lettre restée sans réponse comme beaucoup d'autres, a au moins le mérite de la sincérité, encore une fois...
Elle fait appel à des notions essentielles de la coutume kanake difficiles à décrire, surtout par l'écriture, mais c'est néanmoins ce que je vais humblement et sommairement tenter de faire.
De plus,"l'orthographe'' des noms propres kanaks cités dans cette lettre comporte des erreurs car la tradition kanake est essentiellement orale, afin d'en préserver la vie.
Le clan KABOA est le propriétaire ancestral et spirituel des terres sur lesquelles sont installées les communes du MONT DORE / NOUMEA / DUMBEA / PAITA, tout en s'étendant au-delà vers le nord et le sud de cette zone.
C'est ce qu'on appelle un clan"MAITRE DE LA TERRE'', une expression qui cache beaucoup de chose...
C'est approximativement vers les années 1840-1843, que le grand chef KUINDU du clan KABOA procéda à l'assise coutumière du capitaine anglais PADDON sur l'île NEDU rebaptisée plus tard île NOU rendue célèbre par son bagne, le CAMP-EST.
Cette assise coutumière eut lieu sur l'île même, et fut scellée par un geste coutumier.
Ce geste coutumier consistait en l'échange de symboles du côté kanak, et en fournitures diverses sans grande valeur du côté étranger, comme du tabac et des breloques...
Le scénario classique des représentants des grandes puissances"civilisées'' à l'époque, à quelques très rares exceptions près...
Il faut toutefois préciser qu'avant toute valeur financière, un pareil geste possède une très grande dimension symbolique et spirituelle :
C'est un acte fondamental de la culture kanake basé sur le respect de la parole donnée, entre autre...
S'estimant ainsi propriétaire de cette île, le capitaine PADDON la revendit 40 000 frs à l'état français quelques années plus tard...
En effet PORT DE FRANCE / NOUMEA était en train de naître ou de s'étendre, je ne sais plus ou je n'ai jamais su
Cette situation bancale n'étant pas une première dans le monde, ne pouvait que dégénérer en conflit ; le grand chef KUINDU se révoltant à raison il y eut de nombreux morts à l'époque.
Je passe sur beaucoup de points importants, mais la version française et officielle de la vie et surtout de la mort de ce grand chef est totalement différente de la version kanake, cette dernière étant basée sur la parole donnée et non sur la parole bafouée !
Or il se trouve que je suis vraiment bien placé pour connaître la vraie valeur de l'histoire officielle de la NOUVELLE-CALEDONIE, au moins pour certains faits beaucoup plus récents exposés dans l'ensemble de ce dossier.
Les noms vernaculaires sus-cités ont les prononciations,"orthographe'' et significations approximatives suivantes :
- NEDU ( nédou )."Le Centre de la Force, le Point de la Force, le Lieu de la Force''.
- KUINDU ( kouïnédou ). ''Le Porteur de la Force'', celle-ci étant également spirituelle comme 'la parole sacrée'', en plus d'être physique dans le cas de ce grand chef.
Il est inutile de souligner le gouffre spirituel séparant ce nom sacré de la belle construction hôtelière du KUENDU BEACH à NOUVILLE appartenant à HENRI MORINI.
- KABOA ( kamboa )."Panier Sacré''.
Ce nom désigne le panier tressé contenant des symboles offerts aux ESPRITS DES ANCIENS.
Il est placé près du poteau central en haut de la charpente conique de la case kanake.
Case kanake dont la charpente est également un ensemble infini d'autres symboles
'KABOA / PANIER SACRE'' contenant des symboles offerts et non volés comme toutes les terres de ce clan, comme toutes les terres volées plus tard à BALADE le 24 septembre 1853 lors de la prise de possession de la NOUVELLE-CALEDONIE par la FRANCE...
Ce n'était pourtant là qu'une étape supplémentaire du"PROTECTORAT'' de 1844, dont on ne parle pas souvent dans"l'histoire'' de ce pays...
'PROTECTORAT FRANÇAIS'' où le dénommé AMOS avait joué un grand rôle semble-t-il...
C'est sans nul doute la raison pour laquelle ce nom a été donné à un col routier très tortueux au-dessus de BALADE, le col d'AMOS.
Voilà pourquoi j'ai dit : " NOUS SOMMES ICI SUR DES TERRES VOLEES ! ".
C'était le 26 avril 1996, le jour où j'ai jeté les livres de lois françaises sur le sol d'une"cour d'assises'' de NOUMEA.
Ces lois ont pour pierre angulaire la déclaration des droits de l'homme du 26 août 1789, bien avant la prise de possession de ce pays par la FRANCE le 24 septembre 1853...
Il est vrai qu'en 1853 comme en 1789, un kanak n'était qu'un...kanak !
Le blanc que je suis n'a pourtant pas le droit de parler de la coutume kanake, car je ne suis strictement rien aux yeux de cette tradition millénaire.
Je l'ai quand même fait avec respect et humilité, pour dénoncer avec force une injustice qui se perpétue dans le temps ; injustice que les tribunaux français avalisent avec des lois qu'ils ne respectent pas eux-mêmes...
Comment pourraient-ils faire autrement, eux qui ne respectent même pas leurs paroles ?
Un jour, j'ai entendu la phrase suivante à la radio indépendantiste RADIO DJIDO :
" Un mauvais blanc ne fait pas un bon noir... ".
Je sais maintenant qu'un mauvais noir ne fait pas un bon blanc également car CHARLES HAOUDRA est en possession des principales plaintes constituant ce dossier, depuis bien longtemps et en silence !
C'est encore ma vieille mère qui s'était chargée de cette tâche auprès de la famille de ce dernier, laquelle réside justement derrière le bâtiment incluant le bureau des passeports et des cartes d'identités dévalisé par mes soins les 06 et 07 octobre 1991, comme'' par hasard''...
En langue kanake, cet endroit s'appelle la"BUTTE CÔNÔ'' ou"BUTTE CONNEAU'' en langue française.
C'est un haut-lieu symbolique et historique lié aux noms du commandant TESTARD et du grand chef KUINDU, dont seul un vrai kanak peut en raconter l'histoire qui ne s'ajuste pas forcément sur les récits de l'époque, récits européens bien sûr...
" Ma parole de chef, parole du cur que je laisse sur cette butte ressortira un jour ils vont me tuer en mer, je le sens... Courage mes deux fils ! ".
Ainsi parlait le grand chef KUINDU ( reproduction volontairement incomplète ).
'A condition que celle-ci soit restaurée et purifiée, de haut en bas comme de bas en haut, en plus d'être évolutive''.
Pourquoi cette phrase sinon pour indiquer clairement que les instances coutumières de ce pays ont été falsifiées et souillées depuis le début de la colonisation.
La vraie coutume étant union et non division, celle-ci représente un danger pour la présence française sur cette terre, d'où l'existence de pions à sa botte au sein même de cette entité spirituelle avant tout.