Au CAMP-EST, vous êtes dans votre cellule bien au frais ou au chaud selon la saison quand un gardien vient vous annoncer : " DIJOU, visiteur de prison ! ".
Vous êtes libre dy aller ou non ; je ne refusais pas ces entretiens qui rompaient parfois la monotonie de lisolement, et cétait loccasion dune petite balade en dehors de mes quatre murs-chagrin.
Il y eut successivement trois visiteuses de prison :
1°) EVELYNE LEQUES ( épouse du maire de la ville de NOUMEA )
2°) AIMEE GOLSHEN
3°) MADELEINE BLOYER
La première mavait surpris un jour avec une phrase dans le genre : " Vous avez vu comment ils sont sales, la morve au nez et débraillés... Et ces espèces de nattes ( dread locks )... ". Elle parlait des détenus kanaks, ce qui mavait vraiment étonné dans la bouche dune visiteuse de prison... Quand on naime pas certaines catégories de personnes, on ne vient pas les voir en prison !
Je navais rien dit, jécoutais...
La deuxième me fit un jour le coup des deux magouilleurs "dexperts psychiatres"avec un sourire "Ultrabrite" en prime : " Bonjour monsieur DIJOU, je vous présente monsieur "DUCHEMOLLE", et hop ! Plus personne sinon "DUCHEMOLLE" et moi...
Cétait un petit bonhomme bizarre qui me fit un cours sur la pourriture du monde et sur le pardon, comme par hasard... Pardon-lavage de cerveau à la sauce chrétienne bien sûr...
Etant en désaccord complet avec lui sur le rôle du prêtre dans la confession et le pardon accompagnant celle-ci, javais fini par lui dire : " Est-ce que je peux penser par moi-même oui ? ".
Son insistance était vraiment trop lourde à supporter, et jétais devenu extrêmement prudent vu la tournure de linstruction bidon de notre affaire...
La troisième personne, MADELEINE BLOYER, me déclara lors de mon dernier entretien avec ces gens-là :
" Vous avez le bonjour dHARRY DIJOUX... Il travaille beaucoup et patati et patata ". (HARRY DIJOUX était inculpé dans laffaire des passeports ).
" Vous savez quun nouveau journal est sorti à NOUMEA ; il se nomme LE QUOTIDIEN et appartient à monsieur DIDIER LEROUX. Alors il paraît que pendant les événements, les militaires auraient donné des armes et des munitions...".
Là, la ficelle était vraiment trop grosse, et je lui répondis aussitôt :
" Non, madame ! Pas seulement pendant mais aussi après les événements de 1984, et cela nest pas couvert par la loi damnistie de ce fait! ".
Marche arrière toute, les "visiteurs de prison" c'était fini pour moi !
Un jour, un gardien mappela : " DIJOU, visiteur de prison ! ".
Réponse :
" Non chef ! Je ne veux plus voir un de ces e de magouilleurs ! ".
Jutilise ce mot magouilleur car cest exactement le terme employé par un autre détenu kanak, au début de mon incarcération ; celui-ci mavertissait de prendre garde aux visiteurs de prison et au service social en particulier.
Cest ainsi que dernièrement, un détenu a surpris une conversation entre un chef du CAMP-EST et une visiteuse de prison... " Oui, il faut faire parler ce détenu, cela lui fera du bien... ".
Cest sûr que de pouvoir parler à quelquun est parfois bien salutaire, mais si cest pour moucharder auprès de la direction du CAMP-EST ou ailleurs ensuite...
De plus, il est vraiment étrange que lon veuille faire parler certains détenus, et en faire taire dautres...
Cela me rappelle la petite phrase du directeur YVES DUPAS : " Nous avons les moyens de vous faire taire, monsieur DIJOU ".