Entretien croisé avec Magyd Cherfi et Abd Al Malik
Le Monde 2 - Edition du 8 mai 2004
QU'ALLAH BENISSE LA FRANCE, MAIS QU'IL LA MAUDISSE AUSSI
Magyd Cherfi, ex-chanteur du groupe Zebda, Toulousain kabyle, militant de gauche, et Abd AI Malik(, leader du groupe de rap N.A.P, Strasbourgeois d'origine congolaise et catholique converti à l'islam, sortent chacun un disque et un livre. Tous deux rèvent d'une société ouverte et tolérante, et dénoncent un chemin de l'intégration semé d'embùches
L'un, Magyd Cherfi, 40 ans, ancien chanteur-parolier de Zebda, groupe dont les activités sont mises en sommeil, vit à Toulouse où il milite au sein des Motivé-e-s, un mouvement qui se bat pour la reconnaissance des enfants de l'immigration. L'autre, Abd AI Malik, 30 ans, leader du groupe de rap N.A.P. (New African Poets), habite à Strasbourg où, après avoir connu les vols et trafics en tout genre, il s'est d'abord converti à un islam fondamentaliste, le "tabligh", dont il fut un habile zélote avant de découvrir le soufisme et son mysticisme lumineux. Tous deux racontent dans des livres ("Livret de famille" et "Qu'Allah bénisse la France") et chantent dans des disques ("Cité des étoiles" et "Le Face à face des c≈ìurs") ce pays qui refuse encore d'ètre le leur. L'un croit au politique, l'autre en Dieu. Deux voies complémentaires pour avancer vers l'intégration.
Vous avez des parcours strictement inverses. Vous, Abd AI Malik, d'une famille d'origine catholique plutôt laïque, vous vous convertissez, adolescent, à l'islam. Quant à vous, Magyd, après avoir suivi les cours des écoles coraniques, vous vous éloignez de l'islam et devenez un militant de gauche.
Magyd Cherfi: J'ai été éduqué par l'islam des pauvres, celui de mon père et des écoles coraniques, où nous avons été littéralement martyrisés. Mon refus du religieux vient de là. Ensuite, il a été nourri par la littérature française via Rousseau et Voltaire lorsqu'ils décident de séparer le ciel et la terre en affranchissant l'homme du ciel.J'ai été élevé au lait de l'extrème gauche par des travailleurs sociaux qui fréquentaient les mèmes banlieues ou cités que moi. ils m'ont appris à croire en l'homme. J'ai adhéré à leurs idées parce qu'ils étaient à mes côtés contre le Front national et qu'ils m'ont dit: " Tu es français, "
Aujourd'hui, beaucoup de jeunes entrent en islam parce que c'est une façon de trouver une identité dans un pays qui vous laisse à nu. La France a lâché les enfants de l'immigration. Elle ne cherche pas à intégrer ceux qui ont une culture autre que judéo-chrétienne, comme s'ils n'étaient pas solubles dans la République.
Abd AI Malik: Je ne suis d'accord que jusqu'à un certain point. La religion ne peut jamais ètre un but pour trouver une identité. Prendre l'islam comme un drapeau pour exister, pour appartenir au monde social, cela revient à s'enfermer dans un carcan: on veut exister dans la société par sa religion; ce qui est une aberration totale! Dans la société civile, nous sommes ni des catholiques, ni des juifs, ni des musulmans, mais des citoyens. La spiritualité d'où qu'elle vienne n'est pas compatible avec la notion de politique! Elle relève de l'intime, du vécu intérieur. C'est un épanouissement personnel qui permet de tolérer l'autre, de l'accepter et de l'aimer dans sa différence. En revanche, si la religion devient une finalité, l'autre doit obligatoirement devenir comme moi. Nous sommes alors dans l'instrumentalisation. je peux le dire d'autant plus que, au début, en portant une chéchia et une barbe, j'ai voulu ètre remarquable par ma religion.Grâce au soufisme,j'ai compris que ma foi relevait de l'intime. Certes, je suis noir,certes,je suis musulman, mais tout cela est secondaire, car l'important c'est que je sois un homme.
Ceux qui se réclament de l'islam, tout en posant des bombes et en tuant des gens, ce sont des criminels. Il faut le dire.
Magyd, ne pensez-vous pas que le discours mystique d'Abd AI Malik corresponde à celui d'une génération?
M.C.: Sans doute. je dois bien avoir le double de son âge! Ce qu'il dit me ravit puisqu'il sépare sphère publique et privée. ...
Dans ce retour à l'islam, il ne faut pas tout mélanger. Il y a ceux pour qui il s'agit d'une vraie démarche spirituelle. Ceux pour qui c'est une façon de dire: " France, je t'emmerde!" Ceux qui y voient une posture "fashion". Et ceux qui veulent combattre les impies, les blancs, la démocratie et l'universalité - une infime minorité qui est sous la coupe des intégristes. Aujourd'hui, quand vous ètes issu de familles immigrées, à aucun moment, vous ne pouvez vous sentir chez vous. Pour ètre français, il faut ètre blanc. Donc, vous justifiez vos échecs, votre délinquance et votre violence par votre identité, votre arabité.
A.M.: Je comprends le discours de Magyd. Mais, pour moi, la France n'est pas ce que l'on nous présente mais ce que nous allons en faire. L'important, ce n'est pas tant ce que l'Etat dit mais quelle est notre vision de ce pays, comment nous voulons qu'il soit et quels moyens nous nous donnons pour le transformer! Si je dis "qu'Allah bénisse /a France!", bien que la démocratie fonctionne plus ou moins et qu'une certaine contestation s'impose, c'est parce qu'il faut reconnaître qu'un rejet net et brutal n'est pas justifié.
J'ai grandi à Strasbourg, au Neuhof, un quartier qui relève vraiment de la zone. La plupart de mes amis d'enfance sont morts d'overdose ou assassinés. Grâce à l'école et à certains de mes profs, j'ai réussi à sortir de mon ghetto aussi bien physiquement qu'intellectuellement. Ensuite, il y a eu la musique... Si, au lieu de construire des terrains de basket dans les cités, on offrait aux jeunes des profs plus performants, qui par exemple les ouvrent à l'opéra ou à tout ce qui n'a rien à voir avec leur vie quotidienne, ce serait formidable. Quand vous avez le savoir, tout d'un coup, vous fonctionnez différemment. Vous n'allez pas automatiquement trouver un emploi mais vous ètes dans l'envie de construire.
M.C.: Je crois malheureusement que non. Quand vous ètes exclu, socialement hors du coup, avec une cellule familiale peu stable, vous proposer de l'opéra, cela ne marche pas. Vous créez mème encore plus d'exclusion. La balle est dans le camp des politiques. C'est à eux de nous faire place. Je ne crois pas aux phrases du type: "Il suffit de vouloir pour réussir. "
Lors des récentes élections régionales, vous avez voté?
A. M.: Bien sùr, chez moi, en Alsace.
M.C.: Oui, il ne faut pas déserter le terrain politique.
A. M.: Il y a des gens de ma génération qui ont l'impression qu'ètre musulman c'est ètre en politique. Ce décalage monstre ouvre la porte à tous les intégrismes. C'est aux musulmans eux-mèmes de dire ce qu'est réellement l'islam. Nous devons dire non à des gens comme Tariq Ramadan qui, en se drapant derrière l'islam, prônent une idéologie bien précise.
M.C. Lorsque, dans les années 1980, la gauche est arrivée au pouvoir, nous nous sommes dit que nous allions avoir des droits. Vingt ans plus tard, nous sommes tombés dans le piège communautariste! Une fois que nous avons été 100000 blacks, blancs, beurs à marcher dans les rues de Paris, nous avons cru que la meilleure façon d'influer sur les politiques consisterait à construire une sorte de "lobby beur".
Du coup, nous nous sommes retrouvés entre nous... Et nous avons explosé en plein vol! Notre combat relève d'une équation infernale! Car si vous tournez le dos au communautarisme et vous ouvrez à d'autres forces, vous ètes récupérés par l'extrème gauche ou vous servez de troupe un coup au PS, un coup au PC! Est-il normal qu'aujourd'hui encore il n'y ait pas un seul beur dans un conseil général ou régional? Dans le sport, on a Zizou et, du coup, on a l'impression que tous les beurs sont intégrés ! Mais c'est une exception. Djamel Debbouze, toi, moi, avec nos sketches, nos livres, nos disques, on distrait! Mais on ne sera jamais sur le terrain politique. Il est fort probable que, dans deux siècles, il n'y aura toujours pas de beur à l'Assemblée nationale! Qu'Allah bénisse la France, certes, mais qu'il la maudisse aussi...
C'est un constat terrible d'échec...
M.C.: Si cela allait dans le bon sens, on n'assisterait pas à ce phénomène du voile, qui est tout de mème conséquent. je ne comprends pas, lorsqu'on sait ce qu'a été la bataille des femmes pour se libérer du joug masculin, que certains en arrivent à expliquer que l'émancipation des femmes passe par le voile!
A. M.: Dans l'islam, le voile n'est une obligation pour les femmes que dans leur pratique religieuse, lorsqu'elles prient à la mosquée ou chez elle. Mais il n'est écrit nulle part que dans la société elles doivent se voiler. Cette prétendue obligation n'est qu'une interprétation d'intellectuels en mal de rhétorique. Ma femme ne porte le voile que pour prier.
M.C.: Tu sais, l'islam tolérant dont tu parles,je ne le connais pas,je ne l'ai jamais rencontré. il y a vingt ans, les filles n'étaient pas voilées. Aujourd'hui, si. Et je ne pense pas que ce soit une avancée! Surtout quand elles ont 15 ans! Il y a là un véritable déficit républicain. Est-ce que la République se donne les moyens de ses idées ou, implicitement, ne veut-elle pas signifier que l'égalité, la liberté, la fraternité, si vous ètes noire, musulmane,femme, ce n'est pas pour vous?
A. M.: Si j'avais une fille, je lui demanderais d'enlever son voile. J'étais contre la loi parce que j'avais le sentiment qu'elle stigmatisait une population. Maintenant qu'elle est votée, nous devons nous y plier parce que c'est le jeu républicain. En fait, cette loi a du bon parce qu'elle bouscule les musulmans et les oblige à se remettre en question.
M.C. : Cette loi est islamophobe... Et tu as une obligation, politique celle-là, qui consiste à demander: pourquoi vous mettez-nous sur le côté depuis la nuit des temps? Pourquoi, nous, Français, enfants de la France du terroir, vous ne voulez pas de nous? Aujourd'hui, un type qui s'appelle Mohamed, il n'est pas soluble dans la démocratie. Il n'y a pas un homme politique qui ose dire: " Il s'appelle Mohamed, OK, mais faites gaffe, il est chez lui! "
A. M.: Gamin, ma mère me serinait sans cesse: "Qu'est-ce que c'est le péché? C'est quand tu n'as plus d'espoir. " je pars donc du principe que tout geste est bon à prendre. Il ne faut pas rester dans la culture monolithique de la souffrance. Magyd, tu t'adresses aux politiques, et aujourd'hui la politique, on la voit de loin; moi, je m'adresse aux miens. Je leur demande de se prendre en main. il faut refuser cette posture de victime. J'ai l'impression que le militantisme vous conduit très vite au désabusement ! Les gens de ma génération reprennent plutôt à leur compte le propos de Ludwig Wittgenstein: "Contentez-vous de vous améliorer, c'est tout ce que vous pouvez faire pour améliorer le monde. "
La musique serait éventuellement un vecteur de ce changement?
A. M.: J'ai une vision camusienne de l'art. Un art en général, qu'il s'agisse de musique, de littérature ou de peinture, a un rôle fondamental. Un Bob Dylan ou un Jacques Brel, avec leurs guitares, ont plus fait avancer les choses que n'importe qui d'autre. La musique, c'est un langage de coeur à corps.
M.C.: Je te rejoins dans la mesure où nous apportons du baume au coeur et amenons de l'énergie. Mais l'art ne fait qu'accompagner. Si tu as la conviction qu'il faut plus de solidarité, de protection des plus faibles, d'émancipation donc de liberté, tu n'échappes pas au combat politique. C'est une route qu'on doit prendre parce que la démocratie est à ce prix l Mème si je suis désabusé 1 J'adhère à ta philosophie tolérante. Mais je pense qu'il faut ètre un bouddha en position de combat.
A.M.: Je te promets que je suis en combat! Je n'ai peur de rien.
Magyd Cherfi publie "Livret de famille" (Actes Sud, 71 P., 9 Euros) et sort "Cité des étoiles" (Barclay).
Abd AI Malik Publie "Qu'Allah bénisse la France!" (Albin Michel, 204 P., 15 Euros) et sort "Le Face à face des c≈ìurs" (SPPF).
(Propos recueillis par Yann Plougastel)