Ecrivaine et militante
L'UVRE AU NOIRS DE TONI MORRISONAprs seulement six romans et une pice de thtre, magnifiques, l'auteur africaine amricaine a obtenu te prix Nobel de littrature en 1993. Son dernier livre, Love , vient de sortir. A cette occasion, elle nous a reus dans son atelier new-yorkais. Pour parler des rves des petites filles, de la naissance du jazz, de l'poque o elle publiait Angela Davis et les Black Panthers et de la liquidation des droits sociaux des Noirs sous le gouvernement Bush.
"Ma grand-mre jouait au loto avec mes rves. Elle me demandait de les raconter, puis elle les traduisait en chiffres qu'elle allait jouer dans les loteries clandestines. je lui racontais un rve de mariage, elle consultait un livre d'interprtation, et elle composait des numros du loto. Un mariage, c'tait deux plus un, trois. La mort de quelqu'un c'tait zro. Des fois, j'inventais des rves extraordinaires, pour lui plaire. Elle adorait que nous brodions des histoires, ma sur et moi, toute la famille. Le soir, nous improvisions, des aventures de dragons, des blagues, des intrigues amoureuses, nous rivalisions. Grand-mre nous mettait des notes. Parfois, une bonne histoire, tout le monde applaudissait.. "
Elle ressemble une chanteuse de gospel. Coffre, charisme, puissance. La voix impressionne. Profonde, basse. Elle fait sonner chaque phrase, elle la dtache, comme si elle lisait un texte. Non qu'elle s'coute, elle aime les mots. Elle aime le langage. Elle vous envote.
Mes premiers, tout premiers crits? C'tait la craie, dans la rue j'avais 4, 5 ans, avec ma sur, nous recopiions sur le trottoir les phrases obscnes crites sur les murs, dans les toilettes, nous les rcrivions par terre, a nous faisait rire!
Des nattes paisses comme des cordes, tires en arrire, noues par un gros bijou d'argent. Pas les mches permanentes, lisses la crme, dcrpes, de la plupart des stars noires amricaines, non, des dread locks, styles et rugueuses, encadrant un regard la fois transperant et bienveillant. Un regard qui a vcu. Le regard d'une femme de 73 ans, fille d'un ouvrier soudeur, boursire de l'universit, qui, en sept livres, a obtenu le prix Nobel de littrature. Le regard d'ambre de Toni Morrison, l'auteur de Song of Solomon (National Books Critics Award 1977), Beloved (prix Pulitzer 1988), la huitime femme depuis 1901, la premire Africaine-Amricaine obtenir la plus haute distinction littraire.
Le monde magique des rves d'une petite fille noire, les secrets et les tourments de son esprit, voil les premires pages que j'ai voulu crire... Une nouvelle d'abord, puis un roman, The Bluest Eye [Lil le plus bleu], l'histoire d'une gamine de 11 ans, Pecola Breediove, qui rve d'avoir des yeux bleus, bleus comme du cobalt, et qui finit aveugle, folle et persuade d'avoir un regard d'indigo, grce l'opration d'un charlatan noir. je m'tais inspire d'une camarade de mon enfance. A 11 ans, elle ne croyait plus en Dieu, parce qu'elle l'avait suppli pendant deux ans, tous les jours, de lui donner des yeux bleus de petite Blanche. J'avais 32 ans, le silence des femmes noires me semblait assourdissant jusqu' l'intrieur de la communaut intellectuelle et militante noire.
"L'il le plus bleu" parait en 1970. Quelques bons articles. Aucun succs commercial. A l'poque, les crivains noirs connus, comme Richard Wright, dcrivent la duret de la vie dans les ghettos, le racisme quotidien, la violence chronique entre les bandes, l'arrive des drogues dures qui va dcimer la jeunesse noire. Toni Morrison, qui a gard le nom de son premier mari (pour ne pas reprendre le sien, Wofford, du nom du planteur autrefois propritaire de sa famille), a quitt son poste d'enseignante en littrature anglaise l'universit noire Howard pour devenir ditrice chez Random House. Elle milite dans les mouvements pour l'obtention des droits civiques, frquente les cercles politiques radicaux, o interviennent Angela Davis -bientt la femme la plus recherche par le FBI et qu'elle va publier , Andrew Young, le futur maire d'Atlanta, un proche de Martin Luther King, Stokely Carmichael, un des fondateurs des Black Panthers. Elle prcise: J'ai t suivie, espionne. J'ai vu le dossier fdrai me concernant. Ma visite chez Huey Newton par exemple, un des chefs Black Panthers, a t enregistre. Une fiche disait qu'il essayait de me contaminer avec sa propagande communiste.
Dans ces milieux radicaux, "L'il le plus bleu" est trs mal reu.Toni Morrison se souvient. Ils trouvaient mon roman ngatif. Qu'une enfant noire dsire avoir les yeux bleus leur semblait sacrilge. J'ai compris que j'abordais un territoire vierge, un espace littraire o personne n'tait jamais all, l'espace intrieur de personnages hants par l'esclavage, les femmes pour commencer. Comment une petite enfant noire se constituait une image terrible d'elle-mme, et croyait aux miracles. Pourquoi aurais-je crit des romans ralistes? Notre histoire relle a toujours dpendu de celle de nos matres, pas nos rves. Nous vivions dans d'autres mondes, des espaces pleins de fantmes, de contes, de superstitions et de dieux, des univers o les enfants noirs rvent d'avoir les yeux bleus, mme si les radicaux pensent le contraire... La vie est toujours plus grande que la vie.
BLACK IS BEAUTIFUL
Quand on demande Toni Morrison si "The Bluest Eye", situ au dbut des annes 1940, n'est pas un livre annonciateur de tous ces faits divers o des jeunes Noires se sont brl le visage l'acide pour s'claircir la peau, dcap le cuir chevelu pour se dcrper, ou encore des oprations chirurgicales rptition et de la tragdie physique d'un Michael Jackson, elle ne rpond pas. Elle ne dit pas le contraire non plus. Elle fait juste un sourire triste. Et puis, elle reprend, didactique.
Vous savez, dans les annes 1940, quand j'tais une petite fille, toutes les images que nous renvoyaient le cinma, les magasins de jouets, les livres d'enfants~ taient effrayantes.
Nous tions considrs et montrs comme une espce laide et infrieure, proche du singe. Ma sur et moi, nous nous trouvions affreuses, beaucoup de filles dj voulaient se faire blanchir la peau, lisser les cheveux. Il afallu attendre le mouvement Black is beautiful" pour commencer changer cet tat d'esprit. Ensuite, nous avons eu les magazines de mode noirs, de la russite noire, comme Ebony et beaucoup d'autres, qui montrent la beaut des Noirs, leurs styles, leurs musiques, et les revendiquent. je suis toujours contente que ces journaux existent. Aujourd'hui, ma sur pense encore qu'elle est affreuse, elle ne s'est jamais aime. L'ide Black is beautiful" a chang l'image des Noirs dans cette socit d'esclavage.
Toni Morrison est politiquement nerveuse, en cette fin de fvrier. Car la campagne lectorale amricaine a commenc. Elle espre trs fort, vraiment, que Bush le rpublicain sera battu. Elle porte un jugement tellement froce contre son gouvernement. Une critique intraitable, qui vient de loin, fonde sur cinq dcennies d'engagement, commence avec ses premires luttes pour les droits civiques des Noirs.
Aujourd'hui, nous sommes assigs... assne-t-elle, le regard tincelant, mtamorphose par une sorte de colre sourde. "Tous les combats que nous croyions avoir gagns sont en passe d'tre perdus. Hier, j'ai vu la tlvision le reprsentant de la National Education Association, un syndicat fort de trois millions de professeurs, se faire traiter de "terroriste" parce qu'il revendiquait plus de moyens. Le secrtaire d'Etat l'ducation de Bush, un Noir d'ailleurs, l'a rembarr. "Vous tes un terroriste." Il n'a pas dit "Vous tes ttu" ou "rcalcitrant". Il a lanc "terroriste" comme hier on disait "communiste".
Ds que vous vous opposez la croisade de Bush, la guerre de Bush, au lobby ptrolier de Bush, on vous traite de "terroriste". On se croirait revenu au temps du maccarthysme, mon adolescence. Sauf qu'aujourd'hui c'est pire. La pression politique et la volont de tout contrler ne viennent pas de quelques ligues anticommunistes hystriques, comme dans les annes 1950, mais du gouvernement central.
La paranoa est entretenue d'en haut, chaque niveau de l'Etat. Des hommes politiques, des fonctionnaires, des journalistes se voient menacs, dplacs, mis au placard.
Quand on ouvre The Nation de la semaine, le journal dmocrate, on dcouvre que Toni Morrison va diriger un dbat poli- tique l'universit de Princeton. Elle le fait quelquefois, ou alors donne des lectures de textes philosophiques, ou traitant de questions sociales. Non pas qu'elle appartienne un parti ou un groupement, elle s'en dfend, mais elle parle pour elle-mme. Et elle est coute.
Aujourd'hui, elle ne croit plus que des leaders charismatiques puissent faire voluer la situation des Noirs amricains. Quand on lui dit qu'au Village Voice, le vieux journal radical new-yorkais,la rdaction regrette la disparition des grands leaders noirs comme Martin Luther King, Malcolm X, Jesse Jackson, elle proteste: J'ai vu leur couverture, Wanted. African Americans seek leaders" je ne suis pas d'accord. Nous devons dpasser la vieille figure du leader-pre, guerrier et romantique, qui vous montre la voie. L'apparition de dirigeants noirs, de cadres noirs dans tous les milieux de la socit amricaine, l'administration, les mdias, le show-business, vient des luttes pas- ses. Aujourd'hui, je crois beaucoup plus l'engagement local, au dveloppement de l'ducation, au financement d'coles de quartier, l'exemption des taxes, aux rseaux de solidarit je le dis souvent, dans mes interventions publiques.
Mais ce jour-l, New York, c'est la tlvision amricaine qu'elle vilipende.
Les trois quarts des grandes chanes nationales forment une pice centrale de la machinerie du systme gouvernemental. La tlvision ne reflte plus les mouvements de la socit, elle fait dsormais partie intgrante de la propagande dEtat. Vous ne vous rendez pas compte, en Europe, de la pression que subissent les dmocrates, les pacifistes, les radicaux ou les gays dans ce pays. Nous sommes sous-informs. On nous ment tous les jours. Je me demande comment nous saurions ce qui se passe rellement en Irak, ou du ct des mouvements anti-guerre, si nous n'avions par Internet La premire manifestation contre la politique de Bush en Irak a rassembl cinq cent mille personnes New York. Personne ne l'a su dans le pays. Toutes les grandes chanes de tlvision ont censur l'information. Elles ont montr quelques milliers d'excits criant sur les trottoirs. Vous rendez-vous compte, le gouvernement peut escamoter une mobilisation de cinq cent mille personnes! C'est trs grave.
Toni Morrison exagre-t-elle, par passion politique? Du New York Times aux associations de vtrans contre la guerre, tous s'accordent pour parler d'une dmonstration de force ce jour-l: quatre cinq cent mille personnes envahissant le coeur de Manhattan. Alors pourquoi les tlvisions n'ont elles rien montr? En fait, la manifestation a t sciemment dcoupe, mthodiquement parpille par la police, pour viter un effet de masse.
Un autre grand crivain noir amricain noblisable lui aussi, new-yorkais lui aussi,John Edgar Wideman, a particip cette grande marche anti-guerre. Il tmoigne, assez dprim: Je garde une vision traumatisante de cette journe. Deux policiers seuls, placs au milieu de la V Avenue, obligeaient des milliers et des milliers de gens passer sur les trottoirs, pour viter que les camras puissent prendre des plans larges. Partout, les cars de police dcoupaient la foule en petits tronons, empchaient les cortges de se rejoindre. Les manifestants se laissaient mener par le bout du nez. lis n'avaient mme pas le courage de tenir la rue. Cela en dit long sur la faible capacit de rsistance au discours nationaliste de Bush. Et, aussi, sur la capacit de ce gouvernement contrler et manipuler les tlvisions.
La colre de Toni Morrison flambe maintenant. Sa voix durcit, acclre. Elle raconte comment elle a vcu les suites du 11 septembre, quand tous les New-Yorkais taient traumatiss par les attentats, se demandant quoi faire pour aider les familles des victimes, les pompiers blesss.
J'tais offusque. Tous nos leaders, Bush le premier, et le maire de New York, et les chefs rpublicains nous disaient d'une seule voix: "Retournez dans les magasins, consommez, faites du shopping, prenez l'avion, dpensez votre argent, montrez-leur que nous n'avons rien chang notre vie. "
Nous attendions des paroles de rconfort et d'amour. Nous esprions que l'on nous dise quelque chose comme : 'Retournez chez vous, consolez vos proches, appelez vos amis pour savoir si un parent est une victime'. Je n'ai pas entendu un seul responsable politique proposer de rflchir la politique amricaine. D'essayer de comprendre comment nous en tions arrivs l. De prendre le temps de la rflexion et du travail de deuil. Non, nous n'avons entendu parier que du krach conomique viter, du shopping, de continuer prendre l'avion. Nous n'avons pas t traits en tres humains, en citoyens blesss, mais en agents conomiques. je trouve tout cela obscne.
Sous un Velux, accroch au mur blanc de cet atelier new-yorkais noy du soleil de printemps, le portrait d'une jeune femme noire, cheveux courts, grands yeux sombres. Mutine,jolie.
C'est moi, j'avais 20 ans, je posais pour des peintres, je me faisais un peu d'argent. Se sentait-elle laide l'poque? Non, non.
Pour nous aimer, nous avions besoin de nous rapproprier notre pass, nos racines. Dans mon troisime livre, 'Le Chant de Salomon',je raconte l'histoire de Macon Mort un Noir de la classe moyenne vivant dans le Nord, ignorant son pass, qui retourne dans le Sud. Le Salomon en question est son premier anctre amricain, un esclave. Un vieux chant d'esclave a conserv sa trace, et celle de sa famille africaine. Macon Mort, l'homme sans mmoire, se met en qute du texte original, et entreprend une sorte de chasse au trsor, qui est aussi une qute spirituelle. Dans les chants d'esclaves, ces chants qui ont donn le blues, il tait souvent question de magiciens capables de s'envoler et de retourner en Afrique. Ils symbolisaient pour moi l'chappe devant l'intolrable. Macon Mort finit par retrouver le chant, la complainte de ta femme de Salomon, abandonne avec ses enfants par son homme, disparu un matin, envol au-dessus des toits. En l'coutant, il redcouvre sa filiation africaine, sa descendance...
Toni Morrison a obtenu son prix Nobel pour avoir, dclare l'Acadmie, rendu dans ses descriptions l'univers rel ou imaginaire du peuple noir amricain ( ... ), rendu morceau par morceau leur histoire aux Afro-Amricains. Dix ans aprs Le Chant de Salomon (souvent compar, pour sa signification historique et sa dmarche initiatique, 'Racines', d'Alex Haley); aprs 'Tar Baby' ( Enfant de goudron, situ aux Antilles, la passion sensuelle d'un paria noir et d'une riche mtisse blanche) et la pice de thtre "Dreaming Emmett", inspire de l'histoire vraie d'Emmett Till, un adolescent noir qui fut assassin en 1955 par des racistes juste pour avoir siffl une femme blanche dans la rue,Toni Morrison publie en 1987ce que beaucoup considrent comme son chef-d'uvre, "Beloved".
Un roman o le lecteur revit, avec une motion exceptionnelle, presque charnellement, travers les yeux uss et les sentiments violents des personnages, l'effroi de l'esclavage, quand les enfants de 10 ans fouettaient parjeu les vieux domestiques, quand les matres apprenaient leurs fils reconnatre les signes par lesquels les Noirs et les singes se ressembleraient.
EXHUMER L'HUMANIT NOIRE
En 1992, Toni Morrison continue son oeuvre d'exhumation de l'humanit noire avec jazz, une sorte de roman policier shakespearien, compos comme un morceau de jazz ( Le jazz, cette musique du Diable, dit-elle, m'a appris que la composition est dans l'improvisation et rciproquement) qui retrace travers l'histoire de Joe Trace: de Dorcas, sa jeune matresse assassine, et de Violette, sa femme, l'pope du jazz dans les annes 1920, quand les Noirs montaient du Sud vers New York, investissaient Harlem et inventaient la musique de transe et les rythmes qui allaient bouleverser l'esprit occidental et toutes les formes d'art.
Quand on demande Salman Rushdie pourquoi il respecte, il admire l'crivain Toni Morrison, son amie, il rpond: Elle a apport l'Afrique dans la littrature amricaine.
Le dernier livre de Toni Morrison s'appelle Love. Il commence par une phrase rendre jaloux tout le roman misogyne franais d'aujourd'hui: Les jambes des femmes sont largement ouvertes, alors moi je fredonne. Love. On y parle de toutes les varits de l'amour, en effet. D'un viol avec tournante dans une cit, d'un entrepreneur d'ge mr et riche qui sduit une fille de 13 ans, de la fraternit haineuse de deux femmes qui ont aim le mme homme,de la joie rotique d'une adolescente entraner les garons dans des chambres sombres - et des amours d'enfance qui ne s'effacent jamais.
L'amour rose, l'amour naf , c'est si ennuyeux! ! Elle rit, Toni Morrison.